DEVOUEMENT D’UNE FEMME EXEMPLAIRE

Publié: 16 octobre 2012 dans HISTOIRE

LA MATERNITE SUISSE D’ELNE : L’HUMANITAIRE DANS LE SUD DE LA FRANCE

Si l’histoire de la maternité suisse d’Elne a disparu de la mémoire collective durant plusieurs décennies, la bâtisse est toujours restée présente dans le « paysage » des Illibériens, sous l’appellation « Château d’en Bardou », du nom de son premier propriétaire du lieu.

En 1939, Elisabeth Eidenbenz, contrainte de trouver un lieu de remplacement à la maternité de Brouilla qui va fermer, envisage de louer  le château devant lequel elle passe fréquemment. C’est ce qu’elle fera, avec l’accord de l’organisation humanitaire à laquelle elle appartient, le Secours Suisse aux Enfants.

Après des travaux d’urgence sur cette résidence mal entretenue, la maternité d’Elne ouvrira ses portes en décembre 1939, et le premier enfant y naîtra le 7 décembre.

Elisabeth Eidenbenz, que les mamans espagnoles appellent « señorita Isabel », durant près de cinq ans, sera l’âme et la cheville ouvrière de ce « berceau d’humanité au cœur de l’inhumain », qui sera fermé par les Allemands en avril 1944.

Guerre civile espagnole

L’horreur d’une lutte fratricide

Déclenchée par le putsch du Général FRANCO le 17 juillet 1936, la guerre d’Espagne fut le théâtre d’une longue lutte fratricide de trois ans. Avec ses centaines de milliers de morts et d’exilés, la guerre d’Espagne fut particulièrement violente et traumatisante.

Face à la solidarité et à la mobilisation humanitaire

Les premiers mouvements d’aides humanitaires apparaissent dès la fin du 19ème siècle. Constitués pour la plupart d’organisations pacifistes, leurs actions se développent et prennent une ampleur plus importante durant l’entre-deux guerres et plus particulièrement avec la guerre d’Espagne. Son action consistera à organiser des collectes de produits alimentaires et de fonds, à distribuer des aliments et des vêtements aux populations républicaines, mais aussi à mettre en place des mesures pour secourir les femmes enceintes et leurs enfants. Ainsi fut ouverte la première cantine pour les futures et jeunes mamans et leurs enfants, « El Comedor » à Madrid cette même année.

Dès lors, par leurs actions et leurs dévouements pacifistes, tous ces volontaires, formés sur le terrain, ouvrent la voie à une nouvelle pratique de l’aide humanitaire, s’opposant aux horreurs de la guerre.

La Retirada

L’exode. Les premiers camps. L’apparition des secours humanitaires.

Premier exode civil dès 1937.

Dès les premières semaines de la guerre, un exode civil vers la France commença. Après une première vague en 1937, d’une dizaine de milliers de basques, dû à l’avancée franquiste, une seconde vague eut lieu en 1938, mais ce fût au cours du mois de janvier 1939 que cet exil s’intensifia.

Les camps.

Au total, près de 475 000 réfugiés, arrivent en quelques mois dans ce département des Pyrénées Orientales. Accueillis sous la pluie, le froid, la neige, ils furent conduits dans des camps de concentration improvisés situés en Cerdagne, dans le Vallespir et sur la Côte. Le 26 février, les conditions climatiques obligèrent les autorités françaises à évacuer les réfugiés des camps de Cerdagne vers les camps de la Côte. Ouverts à même la plage pour la plupart, sans baraques, tentes, points d’eau, sanitaires….. Les camps de concentration offraient à ces réfugiés des conditions d’accueil calamiteuses. L’administration ne sollicitait ni médecins, ni infirmières, ni même la Croix Rouge pour venir en aide aux blessés et aux femmes enceintes. Rapidement surpeuplés, ces camps se multiplièrent à l’identique.

L’action envers les femmes et les enfants.

De leurs côtés, les volontaires suisses poursuivirent leur travail en faveur des femmes et des enfants en coopération étroite avec d’autres associations humanitaires telles que les Quakers, le Service Civil International, la Croix Rouge Américaine ou les Comités Départementaux de la Croix Rouge Française. Ces structures s’occupèrent de lever des fonds, distribuer des vivres et vêtements, de mettre en place dans les camps des annexes, des cantines, des points de ravitaillement et enfin de créer des lieux d’accueils.

La maternité de Brouilla.

A la suite d’une prospection dans les camps, Karl Ketterer, volontaire pour le service Civil International, se rendit compte de l’ampleur de la mortalité, et plus particulièrement de la mortalité infantile, et décida de secourir ces femmes enceintes et ces enfants. Il loua alors un château à Brouilla et y installa une maternité mi-mars. Compte tenu du travail toujours plus important Elisabeth Eidenbenz, qui était rentrée en Suisse, fut volontaire pour aider Karl  dans sa tâche. Les enfants et les femmes d’origines diverses furent accueillis, soignés pour des séjours plus ou moins longs, la maternité répondant le plus souvent à l’urgence.

33 enfants naquirent à Brouilla entre le 3 avril et le 6 septembre 1939. C’était le premier pas vers l’œuvre accomplit ensuite par Elisabeth Eidenbenz à la maternité suisse d’Elne où 597 enfants au moins virent le jour. Parmi eux un tiers environ était des enfants juifs dont les parents se trouvaient dans les camps ou la clandestinité.

Elisabeth Eidenbenz : une vie, un engagement.

La maternité suisse d’Elne, par son existence permit de sauver des centaines de femmes et d’enfants. Elisabeth Eidenbenz alla même jusqu’à braver les interdits pour sauver des mamans juives et leurs enfants, comme Guy Eckstein, les cachant ou les déclarant avec des prénoms espagnols.

En 1944, face à l’intensification de la deuxième guerre mondiale, la Gestapo réquisitionna le château le 6 avril et donna 3 jours à Elisabeth Eidenbenz pour l’évacuer. Les Allemands trouvant le train trop confortable, elle dû partir à pied vers l’Aveyron accompagnée de quelques mamans et enfants.

Bénévole pour le Service Civil International, Elisabeth Eidenbenz, institutrice originaire de Suisse, a vouée sa vie à l’engagement humanitaire, en venant en aide aux femmes et aux enfants de Brouilla, cette jeune femme d’une vingtaine d’années, bouleversera sa vie et celles de centaines de personnes en créant la maternité suisse d’Elne. Après accord avec les propriétaires et après de nombreux travaux, le château d’en Bardou , ouvrit en décembre 1939, venant en aide aux mamans réfugiées des camps d’Argeles, Saint Cyprien, Gurs….et Rivesaltes plus tard. En mai 1940, la maternité fût menacée de fermeture. Cependant, la fuite de population devant l’avancée Nazi lui redonna toute son utilité : elle connut alors sa plus grande période d’activité.

La Maternité

Une enclave de paix aux portes des camps.

Une histoire de femmes et d’enfants.

L’état d’épuisement des femmes arrivant à la maternité pour accoucher et des enfants arrachés aux camps.

Tout au long des 5 années durant lesquelles à fonctionner la maternité, l’atrocité des conditions de vie auxquelles femmes et enfants échappaient en séjournant ici, produisait des êtres affaiblis, tant sur le plan physique que moral.

Misère psychique générait par la vie dans les camps : grande chaleur l’été, vent glacial l’hiver, manque d’hygiène et d’intimité, régime militaire, privations de tout ordre…….misère physique dont la principale était la sous-alimentation, elle-même génératrice  d’un état de fatigue extrême et de multiples pathologies : gale, poux, dysenterie, typhus, tuberculose…..

Les femmes qui arrivaient à la maternité étaient souvent dans un état d’épuisement terrible, se remettaient difficilement de leur accouchement, et n’étaient plus capable de nourrir leur bébé aux seins.

Recueillies par Elisabeth Eidenbenz pour l’essentiel dans les camps du Roussillon et du Sud de la France, les femmes enceintes sont reçues, soignées, accompagnées pour mettre au monde des enfants dans les meilleures conditions en temps de guerre. Infirmières suisses, aides-soignantes, parfois recrutées et formées parmi les réfugiées, plus ponctuellement sages-femmes extérieures à la maternité comme L’Illibérienne Mme FILLOLS sont jours et nuits mobilisées non seulement pour permettre les accouchements dans des conditions sanitaires décentes mais aussi pour transmettre aux mères les gestes essentiels de soin aux nouveaux nés.

Une dizaine de personnes environ fait tourner la maternité au quotidien, pour la plupart d’origine espagnole et issue des camps. Ce personnel demeure souvent plusieurs années parfois en famille, comme Celia GARCIA.

Elisabeth veille à ce que ces personnes lorsqu’elles quittent le château, puissent trouver un emploi dans le réseau de secours Suisse aux enfants.

Alors que la guerre est rapidement synonyme de privations, l’une des activités centrale de la maternité est de parvenir à nourrir suffisamment et de façon équilibré ces femmes et enfants terriblement affaiblis. Mais ce sont le potager et les vergers attenants qui permettront d’assurer une alimentation régulière et diversifiée.

Les soins accordés aux enfants restent au cœur de l’activité de la maternité. Les nouveaux nés sont souvent de beaux mais fragiles nourrissons, vulnérables à la moindre infection. Naissent ou arrivent aussi des enfants à la limite d’un souffle de vie qui ne devront d’échapper à la mort qu’à des trésors d’attention de la part du personnel soignant et à la solidarité des femmes entre elles. Des séances d’expositions aux ultraviolets fortifient les plus grands.

Enfants nés à la maternité suisse « d’Elne ».

1939 : 6 enfants, 1940 : 144 enfants, 1941 : 212 enfants, 1942 : 91 enfants, 1943  : 103 enfants, 1944 : 32 enfants.

Total entre 1939 et 1944  = 588 enfants.

Ainsi sont nés à la maternité des enfants de 22 nationalités différentes.

Tout autant que l’assistance aux fonctions vitales, c’est l’état moral qui est aussi pris en charge ici, ne serait-ce que par le calme, le repos, la sécurité, les soins qui sont offerts. Elisabeth organise aussi le lien familial avec le reste de la famille hospitalisée, restait au camp ou cachée dans les villages des Pyrénées Orientales.

Elisabeth a tenté de sortir le plus grand nombre de femmes des camps, et d’en garder certaines sur place. Si la durée moyenne du séjour était de six à huit semaines certaines femmes sont restées plus longtemps, soit que leur état de santé physique et moral ne permettait pas qu’elle quitte la maternité, soit qu’elles aient trouvé ici une fonction qui leur évitait le retour au camp, soit que leur situation les mettait en danger à l’extérieur. Au-delà des femmes enceintes, Elisabeth a aussi littéralement « sauvée la vie » à des femmes dans un état physique pitoyable, dû à la sous-alimentation dans les camps. Pesant une quarantaine de kilos pour certaines, elles repartaient de la maternité au bout de deux mois avec dix kilos de gagner.

Au total, un millier de femmes et un millier d’enfants résideront à la maternité de fin 1939 à Pâques 1944 avec une grande diversité dans les nationalités.

« Qui sauve une vie sauve l’humanité toute entière » extrait du Talmuth

L’histoire d’Elisabeth et de la maternité est un exemple de résistance face à l’innommable, un message de combat et d’espoir pour la vie dans une période de l’histoire européenne des plus tragique et honteuse.

Quelles soient exilées espagnoles, juives, tziganes ou réfugiées de l’Europe du Nord fuyant les persécutions  nazies ou encore des femmes de la région accablées par les conditions de vie imposées par l’occupation allemande, ce millier de femmes et autant d’enfants accueillis à la maternité ont trouvé là un îlot de paix, de réconfort, de respect, sur des trajets ou la tragédie le disputait à l’horreur.

Ici, le soutien humanitaire suisse a trouvé tout son sens, porté à bout de bras par cette femme au cœur immense et à la volonté inébranlable.

En 2002, elle recevait à la maternité, la médaille des « Justes parmi les justes entre les nations », en 2006 la médaille de «  l’Ordre Civil de la Solidarité » décernait par la reine Sofia d’Espagne, ainsi que la « Crue de Sant Jordi » remise par la Généralitat de Catalunya : enfin, en 2007, elle était décorée de la « Légion d’honneur » par la république Française.

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